Voici presque deux mois que je n'ai pas écrit sur ce blog. Pas de voeux, pas de sentiments sur le déroulement de ces régionales.
Plus d'avis sur ce centre qui n'en finit pas de s'auto-détruire. Je me suis renfermé sur moi-même pour me focaliser sur d'autres soucis.
J'ai décidé aujourd'hui de revenir vers vous car j'ai, à nouveau, un intérêt, des doutes, une inquiétude à partager.
J'espère que cet article vous plaira et que derrière l'absence, à première vue, de lien avec nos guerres politicardes, vous saurez apprécier le message que je souhaite vous faire passer.
J'aime le cinéma. J'aime les initiatives, ce qui sort de l'habituel ; l'innovation dans cet art qui est parfois si conventionnel.
Un film a débarqué sur nos écrans, il y a deux semaines. Oh, un petit film, de ceux qui sont exploités dans quelques salles seulement. Et pourtant. Il s'agit d'un de ces films qui changent les choses.
Un de ces films, pour lesquels il y a un avant et un après.

Loin de passer inaperçu dans les critiques, primé à la Mostra de Venise, j'ai tout de suite su qu'il fallait voir Lebanon.
Certes l'histoire contemporaine au proche orient est un sujet qui me passionne. Mais Samuel Maoz annonce une autre vision de ce que le cinéma offre généralement dans le genre du film de guerre.
Les films qui arrivent d'Israël sont souvent des films très intimistes qui portent un regard sur des relations humaines souvent atypiques.
L'histoire même de ce pays explique cela. Car la société israélienne est à part. Les comportements sont différents, exacerbés, jamais neutres dans une société où la notion de lendemain est différente. Une démocratie où l'empreinte de la religion reste forte et assumée.
Etre juif, être Israélien. Ce débat sur la double appartenance, lancé par David Ben Gourion en 1948 est toujours d'actualité, à l'heure où nous, Français, tentons de sortir de celui sur l'identité nationale, mené maladroitement par le ministre Besson..
Les comportements sociaux en Israël sont donc intéressants à étudier car ils nous renvoient à une autre échelle, à nos propres interrogations sur notre société, sur le sujet de l'intégration, sur la place de la religion dans une société laïque, sur les équilibres précaires en termes de relations internationales.
Rarement par contre, les films israéliens sont des films de guerre. Peut être parce que la guerre en Israël est un risque immédiat, que son histoire est sporadiquement mais toujours liée à la guerre, et que le pays a un tel problème d'image à gérer face aux yeux de la communauté internationale, que ce sujet est devenu une sorte de jardin secret, un thème qu'on évoque pas, en dehors de la communauté, car on ne veut plus s'exposer à des jugements aussi rapides que partiaux.
Et pourtant.
Elior est un ami israélien âgé de 19 ans. Nous discutions un jour et au moment où je lui ai dit que j'espérais une longue période de paix au proche-orient, il m'a répondu :
"Tu sais, il va y avoir une guerre. Les choses ne peuvent pas continuer comme ça. La guerre est horrible pour tout le monde, pour nous, pour l'ennemi aussi. Mais c'est invivable ici. J'espère qu'elle aura lieu le plus tôt possible."
Ces mots sont incroyables dans la bouche d'un jeune de cet âge, pas un dur, qui finit l'université. De surcroît, Elior doit être appelé pour les trois ans de service militaire dans quelques mois.
Derrière cette lucidité glaciale, il y a un aveu d'échec collectif tout aussi incroyable. Un échec que la certitude empêche d'exprimer, car il ré-ouvrirait un débat qui est clos.
Il n'y a pas de choix. Le processus de paix doit réussir. Il n'y a pas d'autre alternative, ni pour les Israéliens, ni pour les Palestiniens. Fusse au prix d'une guerre de plus.
Cette conversation m'a laissé songeur longtemps, tant elle a perturbé l'idée que je me faisais, du caractère obligatoire et indiscutable de la paix. Aussi parce que je m'inquiétais pour Elior.
Puis le film de Samuel Maoz fut annoncé sur les écrans français , au même moment que Marianne sortait un numéro spécial, avec une étude de 40 pages sur Israël.
Une étude étonnante, car fondée sur l'absence de parti-pris, au départ, ce qui n'existe jamais dans la presse des pays d'Europe, sur ce sujet.
Une étude qui nous renvoie l'image d'une société en proie au doute, consciente d'être face à un tournant de son histoire, mais indécise à choisir une direction.
Une société où tout est paradoxe, opposition, où Tel Aviv est présentée comme une bulle en Israël, lui même une bulle au proche-orient.
L'image d'un pays qui assiste à une montée en force de l'influence de la culture dans les débats nationaux, où Tsahal apparaît désormais comme un mythe brisé, non à l'extérieur, mais à l'intérieur, où l'adhésion à la cause devient critique.
Une société démocratique qui peine à masquer ses fractures sociales, un taux de pauvreté décrit comme la plaie intérieure. Un pays presque ingouvernable d'un point de vue politique.
C'est après avoir lu cette étude, que j'ai décidé d'aller voir Lebanon, dont je vous propose une critique très personnelle.
Avant d'aller plus loin, je vous propose la bande annonce du film et le synopsis du film.
Voici donc la présentation du film par son auteur :
"Je venais d'avoir 19 ans en mai 1982. La vie était belle. J'étais amoureux. Ensuite on m'a demandé de partir sur une base militaire et d'être le tireur du premier tank à traverser la frontière libanaise. Cela devait être une mission d'une journée toute simple mais ce fut une journée en enfer. Je n'avais jamais tué quelqu'un avant cette terrible journée. Je suis devenu une vraie machine à tuer. Quelque chose là-bas est mort en moi. Sortir ce tank de ma tête m'a pris plus de 20 ans. C'est mon histoire."
L'histoire de Schmulik, est une histoire personnelle. Tout renvoie à cet aspect autobiographique. Schmulik est le narrateur de cette histoire. La caméra est son oeil à l'exception des plans où on le voit.
Lebanon est l'histoire de cette journée en enfer. Elle commence lorsque le jeune homme pénètre dans le char et se termine lorsqu'il se retrouve à l'air libre sous le soleil, dans un champ de tournesols.
Du coup l'intégralité du film se déroule dans la tourelle du char. Seuls quelques plans montrent des scènes d'extérieur, lorsqu'un élément doit compléter l'information donnée au spectateur.
J'ai lu la critique d'un cinéphile qui déclarait que le réalisateur abusait des gros plans sur les visages.
Il ne s'agit pas d'un abus. La tourelle d'un char est exiguë et 4 hommes composent l'équipage du véhicule militaire. La caméra montre ce que voit Schmulik, dans le champ dont il dispose. Un chant resserré, sans perspective.
L'ambiance est sombre, humide et glauque. La promiscuité est présente dès le début, dans ce qui est déjà, avant même que l'engin ne démarre, un enfer de bruit métallique et de puanteur.
On ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec le meilleur des films de sous-marins, Das Boot.
Ce n'est pas l'eau de mer qui suinte sur le métal glacial, c'est l'urine qui se mélange au gasoil dans cette boîte de métal surchauffée.
Schmulik est tireur. Ce qui signifie qu'il doit viser. Le viseur du canon est donc l'unique champ de vision extérieur pour lui. Un champ de vision rétréci, qui là encore renvoie au périscope d'un sous-marin.
Là ou l'oeil humain est mobile et embrasse un champ de presque 360°, l'oeil du char est beaucoup plus sélectif et bien moins mobile. Chaque mouvement est limité par l'inertie mécanique et s'opère dans le vacarme des moteurs qui animent le canon.
Il reste à dire que Samuel Maoz mélange deux genres : le cinema pour toutes les scènes qui se passent à l'intérieur du char, et le documentaire pour tout ce qu'on voit par l'oeil du viseur.
Cette utilisation de la caméra est ainsi une nouveauté dans le cinéma de guerre.
Elle avait déjà remplacé les yeux d'un narrateur, mais jamais il n'y avait eu cette opposition entre, d'un côté la vision humaine dans une très faible perspective et avec un très faible recul, dans la pénombre permanente, et d'un autre côté, une vision de l'environnement extérieur claire et sordidement colorée, mais dans un champ mécaniquement rétréci, empêchant toute compréhension globale de ce que les images renvoient.
Sur le fond, autant le dire tout de suite, Lebanon est un film qui bouscule le spectateur. J'ai mis deux heures à m'en remettre, et même après ces deux heures j'avais du mal à m'exprimer sur le film et à savoir ce que j'en pensais. S'il m'avait plu ou non.
Plaire. Certains films ne peuvent pas plaire, tant le sujet est lourd. Pendant une heure vingt minutes, on est franchement mal à l'aise, parfois au bord de la nausée.
Car l'histoire de ce film est à deux dimensions, tout comme sa forme.
On assiste d'une part à l'histoire de Schmulik, jeune homme de 19 ans, inexpérimenté et extrait brutalement de sa vie urbaine et heureuse, qui se retrouve plongé dans une réalité pire que tout ce qu'il a pu imaginer.
D'autre part, Lebanon porte un autre message tout aussi dérangeant, car il bouscule toutes les idées reçues que l'on peut avoir sur les rapports de force, dans les guerres du proche-orient.
Comme le dit Samuel Maoz dans son synopsis, "Quelque chose, là-bas, est mort en moi. Sortir ce tank de ma tête m'a pris plus de 20 ans".
Dès le début des opérations, Schmulik, qui "n'a jamais visé que des sacs de sables", se retrouve face à un dilemme insoluble.
Tuer, pour peut-être protéger ses compagnons à l'extérieur du char, ou tuer et peut-être devenir un assassin.
Schmulik en quelques heures, passe de l'enfance à l'âge adulte, mais de la pire façon qui puisse exister.
Sans un instant pour réfléchir, avec la peur au ventre.
Une peur permanente que le spectateur ressent et qui va vite tourner à la peur panique au fur et à mesure que les soldats israéliens vont perdre le contrôle de la situation.
Entre hésitation mortelle, impuissance dans l'action puisque la morale empêche l'acte, et peur glaçante, le spectateur ressent presque en lui cette part de personnalité qui meurt, à la place du personnage, s'il ne conserve pas le recul nécessaire.
Mais voilà, l'histoire et le personnage de Schmulik, toujours humain, presque innocent, empêchent justement de garder ce recul.
L'oeil du viseur renvoie l'image de regards qui en disent plus long en un instant, qu'un dialogue ou une action scénarisée.
Et au delà de ce qui se passe dans ce char, le film comporte un message lourd de sens pour la communauté internationale.
Là où nos médias nous donnent une image d'Israel, super-puissant et agressif envers des nations faiblement militarisées, Lebanon livre un tout autre message.
Le réalisateur n'entre pas dans le débat politique. Il montre juste une autre réalité.
Celle de quatre hommes, qui ne comprennent pas ce qui se passe à l'extérieur, ni les ordres qui leur sont donnés.
Qui ne parviennent pas à décider s'il faut céder à l'hypothétique nécessité d'obéir aux ordres, et de faire confiance à leur hiérarchie.
Quatre hommes qui étaient hier des civils, et qui sont confrontés en quelques heures à la mort, à l'horreur et à l'incompréhension mêlée de haine et de fierté dans les yeux des innocents qui subissent la guerre bien malgré eux.
Une réalité autre, qui montre des militaires Israéliens désemparés, inexpérimentés et pétrifiés par la peur, un prisonnier Syrien plus humain que des alliés phalangistes chrétiens bien peu fiables.
Ces soldats tentent de comprendre, par instinct de survie, une situation qu'ils ne peuvent pas appréhender à cause de la parcellisation de l'information, tant du fait d'ordres expéditifs que d'une radio trop discrète, et de l'étroitesse de la vision qu'ils ont des événements.
Au fur et à mesure, nos propres certitudes sur la réalité des conflits du proche-orient s'estompent, les pistes se brouillent et on ne comprend plus qu'une seule chose, c'est que ces quatre hommes ne sont pas là où ils devraient être, et qu'ils sont les premières victimes de cette journée de guerre.
D'autres sont morts mais eux seront marqués à vie. Un cancer sournois, tout aussi inhumain et destructeur que la mort qu'ils infligent.
Au final, qui gagne dans cette guerre de religions, pour un territoire dont Jérusalem est le symbole, où Jésus est revenu sur terre, ou Mahomet s'est élevé vers le ciel et où Dieu créa le monde ?
Dans cette réalité, tout le monde perd.
J'ai réalisé cet article avec l'aide de Stevan.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire
Ce blog est un espace d'expression privé. Tout message non conforme aux règles de bienséance sera supprimé.